lundi 17 novembre 2014

Les yeux de Kaa

Avertissement : toute ressemblance blablablabla avec une situation de la vraie vie serait évidemment purement fortuite 


Je ne saurai jamais y faire avec la hiérarchie… 

Quand le travail se fait désirer, ma boss se met à fond dans le classement,
enfin c'est ce qu'elle dit. Dans son vocabulaire, cela signifie déplacer les dossiers.
A gauche. A droite. Au milieu. Varier les camaïeu de couleurs. Le jaune sur le bleu,
le vert sur le rose, le marron au-dessus de la pile. Non c'était mieux avant.
Le bleu avec le rose, c'est la mixité, le marron avec le vert parce que c'est l'automne,
et le jaune au-dessus comme un rayon de soleil.
Elle les ouvre, les aère, les secoue et hop les referme. Parfois elle en exhume des papiers
qu'elle commente à voix haute avant de les reposer dans le mauvais dossier.
C'est en prévision de lendemains moins paisibles où l'on n'aura plus le temps de les chercher.
Inévitablement arrive le jour où elle me signifie
- Je n'arrive pas à remettre la main sur le devis de Mme Machin Chose…
En langage clair
- Toi ma petite, tu vas perdre ton temps pendant quelques heures.
C'est un jeu de cache-cache amusant : j'ai eu du mal à m'habituer aux règles, no stress surtout
sans ça tu es fichue, mais je dois reconnaître que j'ai vraiment progressé ces dernières années.
J'ai amélioré mes records de façon assez spectaculaire, l'expérience sans doute.
Maintenant je trouve presque du premier coup. Alors une fois que j'ai mis la main
sur l'objet du délit, j'éprouve maintenant  un malin plaisir à prendre une petite voix pointue,
à afficher un grand sourire et un air victorieux :
- Regardez donc ce que j'ai trouvé dans le dossier Bidule (celui avec la couverture rose
sur le dessus), ce ne serait pas le devis de Mme Machin Chose (dossier marron
en dessous de la pile) par hasard…
Que je gagne si vite a le don de l'agacer. Sa déception est palpable et je l'entends presque marmonner :
- Quoi…….  Déjà ?!?!
Après, en général, elle est de mauvaise humeur et moi, je paye ma petite victoire au prix fort.
La rançon du succès.

Parfois aussi, comme aujourd'hui, elle exhume d'un dossier poussiéreux des photos
d'une époque révolue qu'elle commente à voix haute. Comme je fais la sourde oreille,
je suis concentrée sur mon boulot moi, elle se lève. Je la sens qui s'approche de mon bureau,
ondulante. Elle prépare son coup : hop ! Voilà… elle dépose sur mon clavier les photos.
Je ne peux pas les éviter. Elles sont sous mon nez.
Evidemment c'est elle. Elle me regarde, trente ans ont passé, mais je la reconnaitrais entre mille. Elle n'a pas changé : elle a les yeux de Kaa dans Le livre de la jungle
et je l'entends siffler susurrer
- Aie confiance… aie confiance…
Je sens qu'elle m'étouffe. Elle serre. Je vais y rester. Je suis sur le point de plonger.
Je vais le dire
- Oh mais c'est vous là ?
La politesse voudrait que je poursuive par
- Vous n'avez pas changé du tout…
Mais subitement je vois ses pupilles dardées sur moi.
- Aie confiance… Aie confiance.
Les yeux de Kaa. Ils m'en ont trop fait voir.
Je ne sais plus. Je n'y arrive plus.  Alors je ne devrais pas mais je m'esclaffe
- Mais qui est donc cette dame au milieu ?

Non je ne me trompe pas : c'est bien ma voix qui a parlé.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

J'aime quand vous me laissez vos commentaires...