lundi 7 novembre 2016

Vendu


On peut tout vendre, une voiture avec des poils de chien blanc, une bouilloire électrique avec un peu de tartre au fond, une paire de chaussures qu'on a portée très souvent, une clarinette avec laquelle on a joué un air qui fait pleurer, un dvd qu'on a regardé 10 000 fois, une table où on a dîné tous les soirs, un gâteau qu'on a préparé avec amour. Tout se vend ou presque.
Mes amis ont vendu leur maison, cette maison où ils ont vécu près de 30 ans ans, où ils ont élevé leurs filles. Elle est partie en moins de deux mois, et finalement cela ne m'étonne pas. Hormis qu'elle soit située près de la gare, cette maison leur ressemble, fonctionnelle, structurée, carrée et rassurante avec tout de même un joli brin de fantaisie.
Quand ils m'ont annoncé qu'ils avaient signé le compromis de vente, je n'ai pas vraiment pris la mesure de cette nouvelle. J'en ai été heureuse parce que je savais l'importance que cette opération immobilière revêtait pour eux. Moi la reine de l'improvisation, je suis toujours bluffée par leur organisation qu'il s'agisse de voyage ou de projet d'avenir.
Et puis le compte à rebours a commencé, et avec lui les placards que l'on vide, les cartons que l'on remplit de souvenirs, les tas pour la décheterie qui encombrent la terrasse, autant de petits signaux que j'ai préféré ignorer.
La suite est inéluctable : les pièces où le froid s'insinue malgré les radiateurs, l'écho des voix qui se cogne aux murs nus, les petits défauts sur les carrelages que l'on n'avait jamais remarqués.
La maison vide.
Pourquoi est-ce que j'écris tout ça ? 
Je sais qu'ils vont construire une autre maison ailleurs. Que j'y serai toujours la bienvenue. Que les portes m'en seront grandes ouvertes. Ils ne changeront pas, ils sont comme ça. Ils sont comme moi.
Mais cette maison qu'ils ont vendue était, d'une certaine façon, un peu la mienne. J'y venais tous les jours réchauffer ma gamelle, mon cœur aussi parfois quand le boulot ou la vie m'égratignait. Je sonnais à la porte, j'entrais sans attendre qu'on m'y invite et je prenais naturellement place à leur table. Ma place. Je connais par cœur le fonctionnement du micro-onde caché derrière une petite porte de bois peinte en vert.
Dans cette cuisine, nous avons refait le monde avec enthousiasme, partagé nos espoirs et nos désespoirs.
Sur la terrasse, nous avons parlé de tout, de rien, de nous, des autres, de nos enfants, d'une petite-fille qui venait de naître, de cinéma souvent, d'amour, de politique, de littérature, de cuisine et d'environnement.
Nous sommes empoignés parfois. Nous nous sommes disputés aussi mais nous nous sommes toujours dit la vérité.
Je n'étais là que pour une heure, il fallait déjà repartir, se dire à demain. Ou alors à lundi. Ah non on n'est pas là. Ce n'était jamais grave. On se verrait après-demain.
Si l'on additionne ces petites heures passées ensemble, au bout du compte ça doit faire un sacré paquet.
Un sacré paquet d'amitié.

On peut tout vendre ou presque. Pour moi, cette maison c'était plus que des murs, une table et un micro-onde. C'était vous, mes amis, Jack et Philippe.
Qu'est-ce que vous allez me manquer.