dimanche 27 avril 2014

Morose


Derrière la fenêtre, j'observe un bouton de rose en proie à l'averse incessante… 

Est-elle morose ma rose qui oscille dans le vent ? Est-elle en proie, comme moi, à de grandes questions existentielles ?
Je lève les yeux vers le ciel, imperturbablement gris sans le moindre espoir d'éclaircie immédiate.
Je baisse les yeux vers ma rose et j'ouvre la fenêtre.
- Et toi qu'en penses-tu ?
Comme si elle allait me répondre.
- Sale temps pour tes vacances… tu pars où déjà ?
Où je vais, je ne sais plus. Je m'interroge.
- … mais tu parles ?
La rose éclate de rire.
- Tu n'as donc pas lu Saint-Exupéry, espèce d'ignare ? Donc où vas-tu ?
- Randonner mais…
- Tu as vu la météo ? C'est pourri sur toute la France…
Mauvaise bête, elle me provoque avec ses épines. Moi qui cherchais de la compassion.
- Enfin regarde ton iPhone : de la pluie toute la semaine, je te dis… Tu te vois marcher trempée jusqu'aux os. J'en connais deux qui vont être heureux !
C'est exactement ce que je me répète depuis le début du weekend. Mais a-t-elle besoin de me le dire sur ce ton péremptoire ?
- Mais c'était prévu comme ça et…
- Et quoi ? Il n'y a que les imbéciles qui ne changent pas d'avis !
Elle m'agace au plus haut point. Qu'elle reste dehors avec ses sarcasmes. Une bonne douche froide c'est bon pour son teint de rose ! Je referme la fenêtre.

Je viens de rallumer un brin de chauffage. Et à tête reposée, elle a tout à fait raison : il faut qu'on change notre fusil d'épaule. J'appelle de ce pas mon chéri pour en parler avec lui.


mercredi 23 avril 2014

Vieille peau

Je vis un drame matinal... j’inspecte mon pot de crème pour le visage : vide de chez vide, archi vide ! 

Direction la grande pharmacie de ma petite ville et ses étalages de produits miracles. Peaux sèches, mixtes, grasses, à problème, délicate, crème, émulsion, sérum, antitache, antiride, effet lumière, lifting, nuit, jour, solaire, anti radicaux libres, hydratante, protectrice, matifiante, nutritive, enrichie… 15,90 €, format économique, 22,60 €, 54,20 €, 36,45 €, 30 % gratuit, un flacon de 3 ml de sérum anti-âge offert pour l’achat d’au moins deux produits de la gamme, 72,50 €. Tube, flacon, pipette, gélule, pot, testeur. Oups ! Quel tourbillon : la tête me tourne !
- Je peux vous aider ?
Mince, c’est le patron ! Brun, jeune quadra : que va-t-il comprendre à mes états d’âme dermatologiques ?
- Euh je cherche une crème…
- Oui… Habituellement vous prenez quoi ?
Et voilà : je n’ai pas envie de lui dire qu’habituellement je tape dans le haut de gamme mais que ce mois-ci, c'est ric-rac et que…
- Jour, nuit, hydratante, confortable : j’aimerais qu’elle remplisse tous ces offices…
- Voyons votre peau est…
- Et surtout pas trop chère…
Il commence à m’examiner de près, son doigt palpe ma joue, s’attarde au coin de mon œil… Qu’est-ce qu’il lui prend ?
- … parce qu’en ce moment il y a restriction budgétaire…
Je me sens un peu moins assurée subitement… Il affiche un air circonspect.
- … oui votre peau est… Simon, venez voir…
Beh voilà qu’il appelle son employé maintenant. J’aurais dû aller à la petite pharmacie au bout de ma rue, il y a moins de choix mais la pharmacienne me connaît et…
- Regardez : la peau de madame, vous diriez qu’elle est …
Le Simon en question, trentenaire à peine pubère, se penche vers moi et, ça devient une manie, palpe ma joue de son doigt, s’attarde au coin de mon œil…
- mature ? Est-ce qu’elle est mature cette peau ?
Mature ? J'ai bien entendu - il l'a répété deux fois - "mature" et il parle de ma peau...
- Mmmmmm… ce n’est pas évident dites-moi…
Tout à coup, je revois le rayon. S’ils tapent dans les peaux matures, c’est un billet de 50 qui s'envole, au bas mot…
- et regardez, juste là… vous ne voyez pas une petite patte-d’oie ?
… MATURE, et maintenant UNE PATTE-D’OIE ? Moi ? Mais pour qui se prennent-ils ces blancs-becs en blouse blanche?
Je bouillonne. Bas les pattes, les jars ! Qu'ils dégagent leurs doigts inquisiteurs de mon épiderme sensible. Je fulmine.
- Vous avez oublié la couperose : c’est assez fréquent sur les peaux matures !
Je leur ai coupé leur chique de commerçant de la santé.
- Mais madame…
Ils me font face les bras ballants.
- Allez messieurs, s'il vous plaît, rendez moi ma vieille peau … Je vais me faire un plaisir d'aller voir ailleurs !

Ailleurs... la petite pharmacie au bout de ma rue.
Crème antiride, hydratante, nuit et jour, à l'eau de source qui fait le joli teint, en flacon doseur de surcroît. Offre spéciale 13,40 €. 

mardi 22 avril 2014

Contrefaçon

Elle est juste devant moi dans la file d’attente des caisses

Je viens d'acheter un jean pour mon grand parce qu'il aime bien les slims sans marque de ce magasin.
Elle est avec une copine mais on n'entend et on ne voit qu'elle : elle fait un de ces raffuts. Elle jacasse avec le débit d'une mitraillette, se dandine d'un pied sur l'autre, ricane sous cape en jetant un œil à droite, à gauche. 
Ses pieds portent les baskets noires à la célèbre étoile*. 
Ses yeux sont maquillés, rimmel, mascara et ombre à paupières verte. Du gloss nacré sur les lèvres. 
Aux oreilles des boucles brillantes qui reproduisent 2 C entrelacés**. 
Je me demande quel âge elle peut avoir. 
12, 13 ? Guère plus.
Elle tient à la main un petit bout de tissu noir qui ressemble à une jupe. Vu la largeur du fessier qu'elle trémousse devant moi, j'ai du mal à croire que ce soit pour elle. 
Une grosse barrette façon écaille siglée D&G*** retient la tignasse châtain où se mêlent des mèches blondes. 
Elle ouvre la fermeture éclair de son petit sac à main aux initiales LV****, et j'entrevois des ongles rongés enduits d'un vernis bleu turquoise qui s'écaille. 
Elle farfouille. Cherche. Retourne son bazar. 
- 4,99 € 
C'est le prix de son morceau de lycra. 
Elle pose sur la caisse une minuscule clé accrochée au bout d'une cordelette rouge. Elle pousse un cri de soulagement quand elle extirpe enfin de son fouillis ce qui lui sert de porte-monnaie. 

Elle tient à la main une boîte rose en forme de cœur fermée par un petit cadenas doré. 
Une tirelire de petite fille. 

 *Converse All Stars **Chanel *** Dolce & Gabbana **** Louis Vuitton


lundi 21 avril 2014

Aération

Ce matin je mets un petit pull noir que j'aime beaucoup mais… 

- T'as vu, t'as un trou à ton pull…
- Oui je sais…
Evidemment, elle n'est pas surnommée œil de lynx pour rien.
- Juste sous le bras, là…
Zut, je ne pensais pas que ça se voyait autant que ça.
- Il est gros le trou en plus…
Il aurait fallu que je fasse un point, sauf que la couture et moi…
- On ne voit que ça !
Elle m'agace, elle m'agace : je suis sûre qu'elle ne va pas pouvoir garder ce détail pour elle.
- C'est fait exprès !
J'ai mis le ton, limite cinglant, en tout cas péremptoire, alors elle marque un temps d'arrêt.
- Beh pourquoi c'est fait exprès ?
- J'en ai marre de transpirer sous les bras…
Je sens qu'elle est scotchée.
- … c'est pour ça que je fais des trous dans mes vêtements à l'endroit des aisselles..
- Je ne te crois pas…
Au ton qu'elle emploie je sens qu'elle est sceptique mais…
- … j'ai commencé à découdre tous mes T-shirts : pour l'été ça va être pratique…
- Non, tu ne vas pas faire ça ?
YES ! ça marche. Je reste sérieuse, la mayonnaise est en train de prendre…
- Beh si, une petite aération sous chaque aisselle et le tour est joué : plus de problème de transpiration...
- Des trous sous les bras ! Ma mère est folle…
OUI, OUI ! La mayonnaise a pris et ma fille me regarde d'un air plus qu'inquiet… Allez j'y vais !
- Si tu veux je peux faire la même chose sur tes vêtements ?
- NON ! Non, je te l'interdis...
- Tu as tort, ma chérie, c'est assez confortable, crois-moi…
- Maman, s'il te plaît, promets moi que tu ne toucheras pas à mes affaires…
Le ton est suppliant, limite anxiogène. Je ne suis pas un bourreau quand même.
- Ok, promis… Mais si tu changes d'avis…


Epilogue
Deux heures plus tard, chez ma mère.
- Ma chérie, tu as vu que tu as un trou à ton pull…
- Oui, je sais mais...
Regard en biais de ma petite chérie…
-… tu sais que la couture et moi ça fait deux !
… Aïe aïe aïe ! Va-t-elle m'en vouloir ?
- … d'ailleurs si tu as le temps de me faire un point…
Ses yeux n'ont jamais été aussi noirs mais moi je pars dans un fou rire !
Et elle me suit !



vendredi 18 avril 2014

Billet doux

Cher François Morel de France Inter

Autant que vous le sachiez, dans la vie pas toujours facile qui est la mienne, vous êtes mon rayon de soleil. Ma perle fine. Mon étincelle du vendredi. 
D’ailleurs à cause de vous, j’arrive en retard à mon travail et ma patronne grommelle : « Fabienne, vous avez encore écouté François Morel ! »
Je recherche les camions, les poids-lourds, mieux encore un bon vieux tracteur qui tourne au ralenti pour me permettre de goûter jusqu’au bout ce plaisir solitaire qu'est votre billet du vendredi 8 h 55. 
Dans mon auto, je ris, je pleure, je crie, je supplie. Mais quand je vous rate, je défaille, je déraille.
Quand vous êtes brillant, je podcaste, sur facebook je vous partage. 
J’aime vos mots, vos jeux de mots, vos chansons à deux euros. 
J’aime votre voix, votre timbre, votre rire, votre colère, vos larmes, votre rage.
J'aime quand vous fascinez, ensorcelez, étincelez. 
J'aime quand vous êtes fatigué, mauvais, minable ou que vous m'agacez.
J'aime votre mauvaise foi, votre bonne conscience et vos états d'âme.
Oui, oui, cher François Morel de France Inter, c'est indéniable, indéboulonnable, imparable et irréparable : j'aime votre billet du vendredi matin 8 h 55.
Il ne manquait plus que ça… 

Signé : Lafab de Scénario anticrise

http://www.franceinter.fr/emission-le-billet-de-francois-morel

Scénario anticrise.blogspot.fr
https://www.facebook.com/scenarioanticrise

jeudi 17 avril 2014

Nelly Moser



Ma cousine m'envoie cette photo : sa Nelly Moser est en fleur.

Je suis un peu jalouse. La mienne est morte subitement l’an passé, du jour au lendemain ou presque, dévorée par un vers blanc ou une chenille quelconque.
Clematis Nelly Moser, France, 1897. Elle figure ainsi au catalogue des pépiniéristes.

1897. Elle se nomme Hélène pour l'état civil mais tout le monde l'appelle Nelly et son père, 
M. Moser, est pépiniériste à Versailles. 

J'imagine une petite fille un peu sage, poussant son cerceau à l'aide d'un bâtonnet dans l'allée du grand jardin. Elle porte une robe rose pâle et de petits rubans mauves dans ses boucles brunes. Sur le perron de la maison, un homme observe la scène.
S'il était peintre, il brosserait un tableau à la manière de cet Auguste Renoir dont on parle tant. et il l'appellerait La petite fille rose au cerceau. Mais il est jardinier, alors il va créer une clématite à grandes fleurs rose au cœur un peu mauve, gracile comme cette enfant qu'il aime tant, et dont la fleur s'épanouit en une large corolle comme les cercles que dessine le cerceau. 

Pour moi, elle est la reine des clématites. 
Elle porte le nom de mon arrière grand-mère.

La clématite se plait la tête au soleil, le pied à l’ombre et redoute les courants d’air.
#flowerpower2015 

mercredi 16 avril 2014

OX513A

Parfois il y a des trucs qui me filent carrément la trouille… 

Ce soir, par exemple, c'est spaghetti party et exceptionnellement fainéante j'ouvre un pot de sauce tomate d'une grande marque très connue qui commence par un P et finit par un I.
Sur l'étiquette est inscrit en belles lettres blanches tout en majuscules : TOMATES EXTRA FRAÎCHES & MÛRIES AU SOLEIL.  Avec derrière un petit panneau jaune indiquant NOUVELLE RECETTE - GOÛTEZ LA DIFFÉRENCE !
- C'est nouveau ça ! 
Je ricane sous cape mais cela ne passe pas inaperçu aux yeux de ma petite chipie. 
- Qu'est-ce qui est nouveau ? 
- Les tomates extra fraîches et mûries au soleil… 
- Beh quoi ? 
- As-tu déjà vu une sauce aux tomates pourries ? 
- Beh il  y avait bien du cheval dans le bœuf… 
- Certes… mais il me semble que les tomates mûrissent forcément au soleil… 
- Beh non, justement, j'ai lu dans Le Journal de Mickey qu'on pouvait bombarder les tomates d'ondes pour les faire mûrir plus vite… 
- Bombarder les tomates d'ondes ? 
- C'est valable pour les fraises aussi…
Je regarde la tomate qui reste dans le panier à légumes d'un œil suspect.
- Et puis ce matin à la radio ils disaient que des chercheurs anglais ont inventé un moustique OGM… 
Il me semblait aussi avoir entendu ce truc-là quand j'étais sous ma douche. Mais je croyais avoir mal compris. 
- C'est pour lutter contre une maladie au Brésil.
Elle a raison : le journaliste parlait de la dengue. Et d'un moustique fabriqué de toute pièce qu'on lâcherait dans les zones sensibles et qui rendrait stérile les vrais moustiques responsables de la maladie. Un truc d'anticipation. 
- C'est donc vrai ! Ils auraient créé un moustique transgénique ?
Au cinéma le moustique deviendrait géant et tenterait de prendre le pouvoir afin de détruire la planète entière.
- Oui il a même un nom de code… 
Mais là on est dans la vraie vie et l'information manifestement sérieuse. 
- Si je peux me permettre une petite blagounette : ce moustique est complètement dingue !  
Mais ma petite chérie continue, imperturbable.
- … c'est le OX513A… 
Le monde entier est dingue. Mais que faire ? 
- Allez, appelle ton frère : on passe à table ! 

Morale de l'histoire : la sauce tomate, avec ses tomates fraîches et mûries au soleil, n'est pas mauvaise du tout. 






mardi 15 avril 2014

Injustice

Il m'appelle alors que je viens tout juste de quitter le boulot et que je m'installe dans la voiture.

Il a l'air tellement heureux que je n'ai pas envie de le couper.
- Tu sais ce qui m'arrive, j'ai reçu une brochure pour faire sport-études…
Sa voix est fébrile.
- Tu te rends compte, ce serait inespéré…
Il ne me laisse pas le temps de lui répondre que ça doit venir des fichiers de la Fédération française de Tennis et que c'est une erreur d'aiguillage.
- Voilà un truc qui me plairait grandement.
Où est-il est allé cherché ce grandement ? Mais j'aime tellement la façon dont il le prononce.
- Evidemment c'est très cher mais pour moi ce serait une vraie opportunité…
Je m'interroge sur le sens qu'il met dans cette vraie opportunité. Lui qui a parfois tant de mal avec le vocabulaire est pourtant parfois capable de me surprendre avec des termes que je ne lui soupçonnerais même pas.
- Tu imagines… un lycée où je pourrais étudier et jouer au tennis en même temps pour en faire mon métier ! Quel pied !
Un pied de nez, c'est ça : même à 20 kilomètres de là, je vois son sourire qui me ferait faire n'importe quoi.
Il faut que je coupe court, ce rêve n'est pas pour lui, ce rêve n'est pas pour moi. J'ai mal au cœur. J'ai mal au ventre. Je prends mon élan mais il me devance. Il a toujours un métro d'avance sur moi.
- En fait j'ai bien lu. Ils ont écrit que c'est pour ceux qui passent un bac général.
Je n'aime pas mon silence. J'aimerais dire quelque chose d'intelligent.
- … et donc c'est pas pour moi… C'est dommage mais c'est comme ça.
Sa voix est redevenue normale.

C'est injuste, c'est dégueulasse mais il a raison, c'est comme ça.

lundi 14 avril 2014

Coups de griffes


Nous venons d'échanger quelques mails… 

Qui a tort qui a raison ? Laquelle des deux ?
Elle pense qu'elle a raison et que je suis en colère. Je suis convaincue qu'elle ne me comprend pas et que j'ai raison.
J'écris qu'elle ne fait rien pour entretenir notre amitié. Elle dit que je suis celle par qui notre amitié se délite.
- Pourquoi ce serait toujours de moi que viendrait le problème ?
- Et pourquoi ce serait moi qui me serait éloignée ?
Je lis ses mots comme un soufflet. Elle lit les miens comme un caprice.
Nous sommes toutes les deux campées sur nos positions : elle économe de ses mots et de ses sentiments, moi avide de grandes phrases et de nobles pensées.
Tellement différentes. A l'opposé l'une de l'autre. Nous sommes amies pourtant.
- Pourquoi quand je te l'ai dit, n'as-tu pas eu la réaction escomptée ?
- Et toi pourquoi as-tu tant tardé à me le dire ?
Reproches larvés, désillusions, des deux qui a tort qui a raison ?
Nous sommes comme deux tortues dans leur carapace, repliées sur nos contradictions. Dans l'attente l'une de l'autre de quelque chose qui n'est pas venu.
Sur ce point-là finalement nous sommes à égalité.

L'amitiés et ses coups de griffes.



dimanche 13 avril 2014

Même pas en rêve !


Je ne sais pas comment il fait mais il se souvient toujours de ses rêves.

- Tiens cette nuit j'ai rêvé de toi…
Ça alors, même si je dors avec lui il rêve de moi.
- Ah… et que se passait-il ?
Tout à coup, je me sens un peu inquiète. Le rêve n'était pas forcément à mon avantage.
- On était ensemble sur un vide-greniers et tu voulais acheter des tasses à café…
Quelle drôle d'idée : j'ai un placard plein de tasses de toutes sortes et un service entier de tasses en porcelaine que je stocke encore chez ma mère. Alors pourquoi irais-je acheter des tasses sur un vide-greniers ?
- Et elles étaient comment ?
- Quoi ?
- Beh les tasses !
J'aurais pu acheter un canapé-lit histoire d'avoir un appoint quand j'ai du monde qui reste dormir comme le week-end dernier. Ou une bibliothèque puisque la mienne est définitivement en état de surpopulation.
- Une bibliothèque rouge, ce serait géant d'en trouver une sur un vide-greniers puisqu'ils ne font plus le modèle chez Ikéa.
- Non c'étaient des tasses en Arcopal…
- En Arcopal ? Mais je n'aime pas l'Arcopal…
- Oui mais là tu achetais des tasses en Arcopal !
C'est sans doute un message qui veut dire qu'il aimerait que je lui serve le café dans des tasses en Arcopal…
- Et elles étaient jolies ?
J'imagine les tasses en Arcopal blanc avec un dessin orange ou rose et une petite anse en forme de 7 dans le genre de celles que l'on gagnait dans les stations Esso dans les années 70.
Beurk… Surtout pas ça !
- Elles étaient en Arcopal blanc avec un dessin orange, tu sais un peu comme celles qu'on gagnait dans les stations Shell…
Oh non, je n'y crois pas… Nous qui habituellement sommes toujours en phase…
- … avec l'anse qui formait comme un 7 sans la barre…
Pas de doute, ce sont les mêmes ! On a vu les mêmes sauf que moi je déteste…
- Il y en avait douze, avec les soucoupes en plus… Orange mais aussi…
- Douze tasses et douze soucoupes ! Elles devaient coûter cher… C'est devenu très vintage l'Arcopal !
Pourvu que je ne les ai pas achetées, pourvu que je n'ai pas fait affaire avec le marchand. Si ça se trouve, il a accepté de négocier… A moins que…
- … ce qui est plus rare, des vertes, jaunes et marrons. On en voit moins souvent …
Oh non ! Je suis sûre qu’il me les a achetées !
- Mais comme tu les trouvais trop chères, tu as essayé de négocier…
Non pas ça ! Il n’a pas fait ça !
- Mais le vendeur a coupé court, il t’a même dit : « J’fais pas de prix pour l’Arcopal, c’est que c’est vintage maintenant l’Arcopal ma p’tite dame… »
Je le connais par cœur : il suffit que je dise que j’ai envie de quelque chose pour qu’il me l’offre…
- Et alors ça s’est terminé comment ?
Il me regarde d’un air un peu ennuyé… Je suis sûre qu'il les a achetées !
- Ecoute ma chérie, je te les aurais bien offertes, tu avais l'air d'en avoir tellement envie mais…
Je suis suspendue à ses lèvres.
-… franchement, même en rêve elles étaient trop vilaines !

jeudi 10 avril 2014

Y a plus de saison !

Si le muguet se met à fleurir au mois d’avril, que va-t-on vendre au mois de mai ?

Question de la fille fleuriste de ma copine qui regarde d’un air navré les premières clochettes blanche sur le point de s’ouvrir dans la plate-bande du jardin.

C’est vrai, ça. Il y a des fraises en janvier, des prunus en février, du lilas en mars… Mais le muguet quand même il devrait respecter la date réglementaire.
C’est mathématique et logique comme une équation sans inconnu : muguet = fête du travail - fête du travail = 1er mai - 1er mai = jour férié.
Oui, madame, monsieur, le 1er mai est le sacro-saint jour férié entre tous les jours fériés : ceux qui bossent tous les autres jours fériés de l’année le savent. Même dans le code du travail, c’est écrit noir sur blanc qu’on ne doit pas travailler le 1er mai : « parmi les fêtes légales, seul le 1er mai est obligatoirement chômé pour tous les salariés (toutes entreprises et catégories confondues … Le travail le 1er mai n'est autorisé que dans les secteurs qui, en raison de la nature de leur activité, ne peuvent interrompre le travail …  » Et cerise sur le gâteau du grand patronat qui aurait des velléités de déroger à la tradition, « le salarié qui travaille le 1e mai bénéficie du doublement de son salaire ».
Moralité, le 1er mai, Leclerc, Intermarché, Carrefour, Auchan, Castorama, la Fnac, Gémo, Monsieur Bricolage, GammVert, Monoprix, Marionnaud i tutti quanti sont fermés. Et même ceux qui adorent aller se balader en famille à Ikéa le dimanche ou le jour de Noël en sont pour leurs frais : pas l’once d’une petite boulette suédoise ou d’un meuble à monter soi-même, le 1er mai, qu’on se le tienne pour dit la seule chose que l’on peut acheter c’est le muguet.
Parce que du muguet, il en fleurit à tous les coins de rue et sur tous les trottoirs (y compris celui de la boulangère qui en profite ce jour-là pour mettre sa fille au travail). Du muguet français, de serre, des bois ou en provenance directe du jardin des voisins, avec des roses, du gypsophile, de la fougère made in China… sous du papier cellophane, du kraft récupéré, avec des faveurs, une étiquette marquée plaisir d’offrir, une agrafe qui arrache les doigts, dans des pots en terre avec ou sans racine, de préférence sans pour ne pas gâcher le business de l’année prochaine…  

Mais là, on est seulement le 10 avril et le pauvre muguet, il faudrait qu’il tienne encore 20 jours.
- Avec le temps qu’il fait, c’est clair que ça va pas le faire !

Alors va falloir cogiter sec pour trouver rapidement un produit de substitution parce qu’il faut bien l’admettre : y’a plus de saison ma bonne dame !

mardi 8 avril 2014

Et au milieu coule une rivière

Sur la page Facebook de Corrèze Tourisme, je tombe sur cette photo.


J’ai l’impression d’y être. Je n’ai rien oublié, la sensation de liberté, de plénitude. La concentration à l’état pur. La solitude bienfaisante. Le sifflement de la ligne dans l’air. L’observation, le jeu, la ruse, la patience. La minutie. Tout un vocabulaire qui ne me ressemble pas.
J’avais lu le livre, vu le film et j’étais tombée amoureuse de Craig Sheffer : je l’entends encore, pour moi, il est la voix de Norman MacLean*.

Avec mon premier mari, nous étions partis en voyage de noces là-bas. J’y ai pêché ma première truite. Une arc-en-ciel gigantesque dans une rivière énorme, la Blackfoot River.
20 ans après, des Etats-Unis je ne connais toujours que Livingston et Bozeman dans le Montana, "The Big Sky Country", avec le vague souvenir d'une longue escale dans l’aéroport de Chicago. 
Sur l'étagère à côté de mon bureau est posée la boîte à mouches Orvis que j’avais rapportée. Parfois j’en ouvre les petites cases, je sors les mouches une à une de leur étui de verre et je les regarde, je les caresse.
Je m’étais offert une canne en carbone de 8,6’ achetée à Londres chez Hardy, légère, souple avec une poignée en liège, un moulinet tellement mélodieux et une soie de 4. C’était royal dans tous les sens du terme. La rolls de la canne à mouche.
Avec elle j’ai fait des ouvertures en Corrèze, j’aimais la Dordogne, la Maronne mais surtout les gorges de la Cère qu'il fallait mériter. La maison du Pêcheur, les dîners tous ensemble après le coup du soir. Le casse-croûte sur les berges ombragées et les vols un peu lourds des demoiselles quand la lumière tombait, les éclosions miraculeuses des mouches de mai.
Je me souviens aussi, chez mon ami Georges, d’une pêche incroyable sur le Drac. Et la Lozère avec ses rus à ciel ouvert, comme des entailles sur les plateaux d’Aubrac, dans l'eau claire desquels ondulaient des farios nerveuses et agiles.

Je n'ai jamais rien oublié de tout cela. Et encore moins cette phrase qui n'est pas de moi.*
"Et à la fin toutes les choses viennent se fondre en une seule.  Et au milieu coule une rivière."


*La rivière du sixième jour, Norman Maclean, Rivages, 1997
Et au milieu coule une rivière, Robert Redford, 1992, avec Craig Sheffer, Brad Pitt.

lundi 7 avril 2014

Abruti

Espèce d'abruti… 
Et je reste polie. Enfin j'essaye. Il me colle aux fesses depuis deux kilomètres. J'ai l'œil fixé sur mon rétroviseur. Je le sens qui s'approche, malfaisant, dangereux. Il s'accroche à mon pare-chocs. Je lui ai pourtant donné deux ou trois avertissements, une pression légère sur la pédale du frein histoire de déclencher l'alarme rouge.

Il s'agace encore plus. Il oscille sur la gauche, déborde sur la bande blanche. - Mais quel imbécile, tu ne vois pas la voiture qui arrive en face !

J'ai la main sur le klaxon, le doigt sur les appels de phare. Devant moi il y a deux voitures et encore plus en avant, une enfilade de trois énormes semi-remorques… Même s'il me double, il aura gagné quoi ? Peut-être une minute ou deux.

Cette route est un vrai cauchemar : 14 km de ligne droite avec des faux plats, des lignes blanches, des petites routes qui débouchent de chaque côté et des fangios persuadés d'être les rois de la route, pressés le matin d'aller bosser, pressés le soir d'en revenir.

- Ce n'est pas possible, il va y aller…

Il y va : il a bien la tête de l'emploi, un menton prognathe, la lippe rageuse. J'entends son fiel, les bonnes femmes et le volant, etc. Et voilà il se rabat juste devant moi, m'oblige à freiner et s'accroche à la voiture juste devant. L'une chasse l'autre.

Je suis désormais en position d'observation.

Il recommence, colle, se décale sur la gauche et dès qu'il a un créneau…

- Non pas là, il ne va pas y aller…

Une belle ligne blanche continue parce qu'il est impossible de voir ce qui arrive en face mais il n'a même pas peur et il y va, obligeant la voiture d'en face à ralentir. C'est ça ou mourir.

Hop, d'un coup de volant sec, il se rabat et se retrouve derrière le premier camion.

On vient d'arriver à la grande descente avec visibilité totale, un superbe créneau de deux kilomètres de dépassement et en face… une file ininterrompue de voitures.

Je jubile…
L'abruti est au cul du camion et il ne doublera plus maintenant.

jeudi 3 avril 2014

Chante rossignol chante...

Est-ce que c’est un rossignol ?

Petit matin. L’aube est encore grisâtre derrière le volet et de mon lit, là où normalement j’entends passer les premières voitures des travailleurs matinaux, c’est un chant incroyablement mélodieux qui pénètre dans ma chambre.
Il y a dans ces trilles une force étonnante qui arrête les moteurs, étouffe les bruits sourds de la ville.
Habituellement j’aime le chant des oiseaux quand il fait encore trop tôt pour se lever. Mais là j’aime le chant de cet oiseau tout court qui ne chante que pour moi.
Je quitte la tiédeur de ma couette et le clair obscur de la chambre. Je veux en avoir le cœur net.
Je pose un pied dans ma cour et je vois sur le haut de la grange l’énergumène qui m’a fait sortir de mon lit.
Un gros merle noir au bec jaune me nargue et m’embobine, marque un silence avant de reprendre ses vocalises et me charmer définitivement.

Pure magie d’un petit matin d’avril.

mardi 1 avril 2014

Bonne pomme

Je suis en train de peler une pomme…

Ce soir, j'ai pris un petit couteau bien affûté et je m'applique. Je vais faire des rubans fins, presque translucides, réguliers.
De belles épluchures transparentes.
Il faut dire qu'elle m'a un peu vexée l'autre jour. Non pas vexée, interpellée. Nous finissons de déjeuner, tranquillement sur sa terrasse au soleil et je transvase mes épluchures de pomme dans mon pot de yaourt vide.
- Tu fais vraiment des épluchures de riche…
Je relève la tête, interloquée. Qu'est-ce qu'elle me raconte ?
Moi, des épluchures de riche ?
- Oui, regarde tout ce que tu laisses…
Je baisse les yeux vers mon pot de yaourt et je contemple les épluchures. La peau et sous la peau la chair, pas encore oxydée. La pomme, ça noircit tellement vite.
- C'est un truc qui rendait ma mère complètement dingue : elle appelait ça des épluchures de riche…
Moi qui mange même la peau des pommes de terre. Qu'est-ce qu'elle me chante ? J'attaque la première pluche et je la rogne.
- … elle m'a fait la guerre pendant toute mon enfance…
Je vide le pot de yaourt. Je gratouille, je ronge, je finis par manger toute la peau. C'est toujours moi qui termine les trucs périmés à la maison.
- Ce n'est pas la première fois. Je l'avais déjà remarqué…
Je croque dans le trognon, ne laisse que quatre pépins dans un pot de yaourt vide. Qu'est-ce qu'elle veut ? Que je lave le pot de plastique pour en faire un cendrier… De toute façon à quoi bon me justifier ? C'est la lutte des classes ici bas et moi j'ai été trahie, dénoncée par une épluchure de pomme…
- … ne t'en fais pas, on t'aime quand même !

Quand même ?
J'attaque ce soir la rééducation. Un petit couteau bien affûté, je m'applique et fais des rubans fins, presque translucides, réguliers…
De belle épluchures transparentes ! Elle va voir ce qu'elle va voir : elle ne parviendra jamais à m'égaler.