mercredi 21 septembre 2016

La salope


Je me souviens de toi, papa, avant que cette salope ne t’attrape et te fasse faire n’importe quoi.
Je me souviens des premiers signes qu’on n’avait pas vu venir parce qu’on ne savait pas trop et qu’à l’époque son nom se murmurait encore à voix basse.
Je me souviens de ton âge, si jeune encore*, quand le neurologue de la Pitié Salpêtrière a posé un diagnostic sur ce que nous appelions trous de mémoire et qui nous faisait rire, sourire et, il faut bien le reconnaître, nous agaçait aussi, parfois. Je me souviens du nom de ce docteur que la salope a transformé, maintenant, en grand professeur et qu’on entend palabrer à chaque fois qu’il est question d’elle. Professeur Dubois.
Je me souviens d’une lettre que tu m’avais envoyée et où ton stylo s’était arrêté comme ça au beau milieu d’une phrase. Je me souviens que je n’ai jamais su la suite ni ce que tu avais voulu écrire. 
Je me souviens de ton regard vague d’enfant perdu qui a peur d'avoir mal fait, encore une fois. 
Je me souviens que tu t’égarais tout le temps. 
Je me souviens des sarcasmes de la boulangère parce que, tous les jours, tu oubliais ta monnaie.
Je me souviens d'avoir eu honte de toi. 
Je me souviens que l’on t’avait acheté des chaussures sans lacets parce que c’était plus facile mais surtout parce que tu avais oublié comment les faire. 
Je me souviens du jour où nous t’avions interdit de conduire parce que tu avais pris un rond-point à l'envers. 
Je me souviens d'avoir trouvé interminable ce trajet en voiture où tu me répétais mille fois la même phrase : - au moins on n'est pas embêté par le monde. 
Je me souviens t’avoir vu pleurer. 
Je me souviens que tu ne savais plus trop quel était mon prénom, c’était pourtant toi qui l’avais choisi. 
Je me souviens avoir pleuré. 
Je me souviens avoir eu honte de moi. 
Je me souviens t’avoir nourri à la petite cuillère. La première fois c'était le jour de Noël.
Je me souviens de tes cris de colères et de la claque que tu avais essayé me donner. 
Je me souviens avoir tenu ta main pour traverser la rue. 
Je me souviens t'avoir dit papa je t'aime un jour où tu semblais te demander qui j'étais.
Je me souviens avoir pensé que le jour était arrivé où on allait devoir t’enfermer. 
Je me souviens avoir pensé qu’au bout du compte c’était bien mieux que tu sois mort comme ça, brutalement, un matin. 

Tu vois, je me souviens de tout, papa. Alors si tu me lis quelque part, peux-tu dire à la salope qu’elle ne m’aura pas. 
Je m’accroche à ma mémoire. 

*Je me souviens que tu avais 58 ans. Dans 7 ans, ce sera mon âge.

jeudi 8 septembre 2016

Effet d'annonce


Ce n'est plus un secret pour personne, ou alors de polichinelle : je suis résolue à quitter ma petite entreprise. Le diagnostique vital est engagé.  
Depuis que j'ai pris ma décision, je candidate partout où je peux, ou plutôt je candidate partout où il semble y avoir de la demande.
Donc depuis un certain temps, tous les jours en fait, je veille, je guette. Je suis à l’affût. Je me lève, je me connecte. Avant de me coucher je me reconnecte, on ne sait jamais. 
Ma quête s'appelle l’Annonce, avec un grand L pour sésame et un grand A pour liberté.
Je traque celle qui fera sauter le verrou qui condamne mon placard.

J'ai mes petites habitudes, mes chouchous, mes sites favoris. Identifiant de connexion, mot de passe, que je choisis toujours identiques (éviter le passage par la case « mot de passe oublié »…) Rendez-vous Espace emploi. Critère de recherche. France entière. Le monde même s'il le faut. Ma seule petite concession : je clique sur contrat, les termes stages et alternance ne sont plus de mon âge*. 
Je lance le moteur de recherche. 
Lorsque paraît l'Annonce, mon coeur tressaille. Cela rappelle le loto : 100 % des gagnants ont tenté leur chance... Je lis. Ça bat vite, ça bat fort. Cette fois je vais remporter le gros lot. Je décortique chaque mot. Elle est pour moi. Tout ce qui est décrit, je sais faire, et même plus encore. Le petit plus qui serait un plus (formule magique), je l’ai (trop forte, trop pro). Je vais enfin dévoiler mon meilleur profil. 
Cette Annonce a été rédigée pour moi. Ce poste est à moi. Je suis sauvée. 

Je me jette à corps perdu. Je plonge dans la réponse. Je lâche des mots. Des phrases qui parlent d’expérience, de parcours, d’ambition, de passion. D’espoir aussi mais ce mot je ne l’écris pas.

Je lis, je relis, je corrige. Je relis encore une fois et je corrige une énième fois. Chaque virgule se trouve à sa place. Je fais tout comme c'est écrit. J’inscris l’objet : Réf. AE10283. Réf. PE. 27645. Réf. LC. 58798. Etc. Je pense à l'intitulé. Je n’oublie pas la pièce jointe. CV2016*. Et hop, voilà, j’appuie sur la touche magique. Enter. Et j'entre dans un nouveau monde. Une nouvelle vie s'offre à moi. Enfin c'est ce que je crois.
Envoyé.
Le message disparaît, atomisé dans la stratosphère intersidérale de l'Annonce. Il se passe alors quelques secondes d’éternité avant que je ne lise, bizarrement écrit en lettres vertes (ça porte malheur, non ?) : votre message a bien été envoyé. A qui à quoi où ça ? La plateforme ne le dit pas.
Votre message a bien été envoyé.
Alors je ressens comme un grand vide. Alors je relis l’Annonce. Alors je relis ma lettre. Alors le petit vélo se met en marche qui me dit que je n'aurais pas dû écrire ces mots comme ça, que j'aurais dû formuler autrement, utiliser une autre tournure... 

Le doute s'installe. Et moi j’attends. 

J’attends la réponse. J’attends un appel téléphonique. J’attends un courrier. J’attends un mail. J’attends un spam. Un indésirable.
Mais rien ne vient. Rien ne se passe. Rien.
Personne ne me répond jamais.
Je crois que je n’existe pas.
A moins que, tout simplement, ce soit l'annonce qui n'ait jamais existé !
Ohé du bateau ... y a-t-il quelqu'un.e pour me répondre ? Hé ho je vous parle ! 

* J'ai conçu un CV neutre, c'est-à-dire sans les critères qui fâchent : âge, sexe, adresse, enfants, photo, expériences (parce que si je mets mes expériences on en déduira mon âge). C'est un CV blanc comme neige, très pur, très dépouillé. Le CV de la zénitude.  

PS. Si par le plus grand des hasards, vous me lisez et que vous appartenez à la caste des rédacteurs de ces Annonces tant convoitées par de pauvres hères en quête de chimères, pourriez-vous avoir la gentillesse, ou plutôt la politesse, de répondre, même par une formule passe-partout, à ces Don Quichotte de la recherche d'emploi...