mardi 29 octobre 2013

Immersion verbale

Je passe trois jours d'affilé avec ma petite collégienne... 

Je sais que ma fille est une bavarde, une pipelette,  une commère.  Depuis que je la connais, onze ans déjà, elle gazouille, papote, discute, polémique. Elle a toujours son mot à dire, la petite phrase assassine, le verbe agile, la langue bien pendue.
A toute heure. Du matin au soir. Nuit et jour.
Un débit verbal ininterrompu.
Qu’elle dorme, rêve, mange, lise, court : quoi qu’elle fasse, elle cause. Même quand elle se lave les dents, elle parle. 
Elle est la princesse du bagout.
Tout ça, je le sais. Et pourtant, je l’avoue, depuis qu’elle et moi nous ne vivons ensemble qu’en alternance, j'ai parfois tendance à oublier ce point essentiel de sa personnalité. Ceci étant, elle met toujours un point d'honneur à me le rappeler. 
Prenons par exemple ce petit week-end prolongé que nous venons de partager, en immersion totale, et où nous dormons justement dans la même chambre. 
Hier soir, je fais mine de bouquiner. Elle est censée dormir. 
- Maman ... Maman...  
Je ne réponds pas, je suis absorbée par l'Etrange suicide dans une Fiat rouge à faible kilométrage de L.C. Tyler.
- Tu lis quoi ?
Non, je ne cèderai pas à la pression. Silence radio. 
- C'est un drôle de titre quand même...
Compte tenu de la position respective de nos lits, d'où elle est, elle ne peut pas apercevoir la couverture de mon livre.
- Elle est drôle la couverture... 
C'est donc qu'elle a vu le livre.
- Et ça parle de quoi ?
Elle n'a pas la lu la quatrième de couverture.
- Ils disent que c'est un polar jubilatoire.  
Elle a donc lu la quatrième.
- Ça veut dire quoi jubilatoire ? 
Je relis la même phrase pour la quinzième fois.
- Tu crois que je pourrais le lire ? 
Je peux la réciter par cœur. 
- Remarque si ça fait peur, mais que ça fait rire en même temps, peut-être que je pourrais le lire... 
Elle sait donc ce que veut dire jubilatoire. 
"Mais je préfère laisser ma femme à la police. Ton ex-femme, corrigea Elsie."
- ... j'aimerais bien lire un roman policier, un vrai... 
"Mon ex-femme, acquiesçai-je." Page 31. Dernière phrase du chapitre 2. 
- ... surtout s'il est jubilatoire...
Je pose mon livre, j'éteins la lumière. 
- Tu n'as pas lu longtemps...  
Je sens que je sombre. 
- Il n'est pas intéressant ton livre ? 

Oui, elle met vraiment un point d'honneur à me rappeler qu'elle a toujours le dernier mot sur moi. 



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