vendredi 25 septembre 2015

Salut l'ami(e)


Ce matin, je suis un corbillard.
Je veux dire que je suis – ou plutôt que ma voiture roule – juste derrière un fourgon mortuaire (c’est le terme approprié).

Je n’ai pas eu le choix, il a déboulé au premier rond-point et je n’ai pas eu d’autre solution que de lui emboîter le pas.
Je le doublerais bien mais il est pile à 93 km/heure, comme moi, respectueux des limitations et surtout attentifs aux radars.
Un corbillard gris métallisé, très moderne, rutilant comme un sou neuf.

Je n’aime pas ça. Pas par superstition - quoiqu'il est difficile de ne pas penser que si nos routes se sont croisées justement ce matin … non, j'arrête tout de suite -, mais parce que je sais ce qui va se passer. D'ici peu, la fille pleine d'empathie que je suis va mettre en branle son petit cerveau et commencer à penser au passager installé dans cette sale boîte qui a coûté très cher et que j'aperçois à travers la vitre arrière. 

C'est inévitable. Imparable : nous n'avons même pas fait 100 mètres que le petit moulin démarre. 

Qui es-tu l'ami(e) ? Quel âge as-tu ? Elle était comment ta vie ? Nous étions-nous déjà rencontré(e)s ? Dans la voiture qui me suit, si je regarde bien dans mon rétroviseur, n'est-ce pas ta femme qui pleure ? Dis-donc, elle ne serait pas un peu jeune pour toi ? Ce ne serait pas plutôt ta fille ?
Que lui as-tu laissé ? Des dettes, des souvenirs à la pelle à ne pas savoir qu'en faire. Le soulagement qu'enfin tu ne souffres plus ? Une maison à vider, des affaires à partager, toute une vie à ranger. Et ton  parfum qui traîne encore partout ou sur le foulard qu'elle porte à son cou. 
Avez-vous seulement eu le temps de vous dire adieu, régler vos comptes ? 
Il n'y a pas de fleurs avec toi. Tu es parti seul(e) comme tu as vécu. Une pauvre vie de solitude. Au bout de quelques jours, le voisin s'est inquiété. Il avait l'habitude de te voir nourrir les chats du voisinage, qu'est-ce qu'il a pu pester, tout ça à cause des odeurs, ça puait la pisse de chat, combien de fois t'a-t-il maudit(e). Mais ce n'était pas un mauvais bougre et il a fini par téléphoner à la gendarmerie, personne ne venait jamais te voir. 
Tu ne voulais ni fleurs ni couronnes ni curé ni rabbin et encore moins leurs balivernes. Rien. De toute façon à quoi ça sert ? De l'argent foutu en l'air. Tous ces salamalecs et ce qu'on veut nous faire croire, quand on voit où ça mène. Les cendres, vous avez qu'à les répandre sous le grand tilleul au fond du jardin, non pas à l'ombre du noyer, c'est froid l'ombre d'un noyer et c'est un coup à attraper mal. Ou en bas sur le bord de la rivière. Mais surtout pas au cimetière.
Ne pleure pas. Non ne pleure pas mon amour. On a bien vécu, on a eu une belle vie jusqu'au bout on a été heureux, c'est pas tout le monde qui a autant d'amour. Regarde nos enfants, c'est une vraie réussite. Tu ne seras pas seul(e), tu seras entouré(e). Je pars tranquille. Rassuré(e).
Jamais personne n'aurait pensé que ça t'arriverait à toi. Pas toi. Pas comme ça. Tu avais tout, tu ...

Mais voilà qu'on arrive au grand rond-point. Déjà, je tourne à gauche, tu pars vers la droite.
Tu t'éloignes dans ton corbillard gris métallisé, très moderne, rutilant comme un sou neuf. J'ai le cœur un peu serré. L'impression de t'abandonner.
Je ne saurai jamais qui tu étais.
Salut l'ami(e). 

1 commentaire:

  1. J'adore cette façon de voir, d'aborder ce thème. Combien de fois j'ai fait le même cheminement dans cette situation toute bête de rouler derrière le corbillard...?! Et on ne sait jamais la vie de l'autre et comment il est parti... Parfois une frustration. Pour moi, toujours un malaise durant la journée qui suit... Merci de cet article !

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