mardi 7 janvier 2014

Un mardi comme aujourd'hui

Je n'ai jamais oublié ce jour-là…

Mardi 7 janvier 1997. J'ai bon moral et une belle énergie. Je porte une petite tunique marron un peu ajustée ponctuée de pointillés rouge, orange et jaune. Mon pantalon est marron lui aussi et j'aime bien la ligne qu'il me fait surtout avec mes boots à petit talon. Avant de sortir, je me regarde dans le miroir de l'entrée, l'ensemble me convient et j'enfile ma veste beige.
Je descends mes trois étages et marche d'un bon pas vers la station Vaugirard. Lorsque le métro arrive, je viens de sortir mon livre, Rien que du ciel bleu de Thomas McGuane. Le wagon est tranquille et je peux même m'asseoir. J'arrive au Pont de Levallois-Perret sans même me rendre compte que j'ai changé à Saint-Lazare.
Le temps est maussade, gris et froid, et je regrette de ne pas avoir pris une écharpe.
J'entre dans le hall de mon entreprise, je travaille chez Hachette Filippacchi, et je salue le gardien qui me répond :
- Bonjour beauté. Cela a l'air d'aller aujourd'hui !
Avant de prendre l'ascenseur, je lui dis juste :
- Je crois bien qu'il va neiger…
Je viens d'appuyer sur le bouton 2 et comme les portes se referment, je n'ai pas le temps d'entendre sa réponse.
J'arrive à la rédaction. Je salue à la cantonade.
Sur mon bureau mon téléphone, sur mon téléphone un Post-it jaune : il n'y était pas hier soir quand je suis partie.
" Rappeler ta sœur. C'est urgent".
Je prends à peine le temps de poser mon sac et je compose son numéro.
- Salut… qu'est-ce qui se passe ?
Sa voix est affolée :
- Papa a fait un malaise. Maman attend le Samu… ça a l'air grave.
Je raccroche et j'appelle ma mère. J'ai l'impression que sa voix est stridente :
- Le Samu est là, les médecins essayent de le réanimer depuis un quart d'heure déjà.
Je viens de pénétrer dans une autre dimension. J'ai froid.
Je dis à ma mère :
- J'arrive…
Une de mes collègues appelle un taxi, un autre me prête 200 francs. Je reprends l'ascenseur, je repasse devant le gardien sans le saluer et j'attends devant l'immeuble. Le temps est à la neige. Il fait vraiment très froid. Le taxi arrive, c'est une voiture grise, et lorsque cela roule bien, il faut vingt minutes pour arriver chez mes parents. Mais parfois de banlieue à banlieue, ça peut être le cauchemar.
- Mon père va mourir. Il faut que vous vous dépêchiez.
Ma phrase résonne de façon irréelle. Le chauffeur accélère :
- Je comprends…
La circulation est fluide mais pourquoi faut-il qu'il y ait tant de feux rouges, de camions… J'ai l'impression que nous nous trainons alors que nous venons de sortir de l'autoroute et que nous rentrons déjà dans la ville où j'ai passé toute mon enfance. Dans cinq minutes, j'y suis.
En bas de ma rue, alors que le taxi s'apprête à tourner, il cède le passage à un petit camion rouge des pompiers, il a son gyrophare, sa sirène.
Je ne le sais pas encore mais mon père est dedans, en route pour l'hôpital.

Je n'ai jamais revu mon père : il est mort dans le petit camion rouge qui le transportait. C'était un mardi comme aujourd'hui.



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