jeudi 16 avril 2015

La mise au placard - Le perforateur


Personne ne doit ignorer que derrière les portes de certains placards vivent des hommes et des femmes. Cette série documentaire est très librement inspirée de leur expérience. 


Episode 7

Le perforateur

Il n’arrive pas à sortir de sa voiture. Cela fait dix minutes au moins qu’il se dit qu’il va y aller.
Il a vu toute la clique des Carré, Mouchin et Blondeau débarquer au même moment.
- A croire qu’ils couchent ensemble pour être à ce point synchrones…
Rien qu’à l’idée de traverser le parking puis le couloir, il sent les crampes s’agripper à ses mollets.
Il a l’impression qu’il n’arrivera jamais à mettre un pied devant l’autre.
Il entend en bruit de fond la radio qui, malheureusement, ne parvient pas à atténuer celui des battements de son cœur. Ça tape là-dedans, un sacré chantier qu’il ne maîtrise plus. Il a été voir son médecin.
- … crampes, impatiences, syndrome tachycarde … symptomatiques de l’état dépressif…
Il lui a prescrit des anxiolytiques.
- … mais vous devriez consulter un psychothérapeute… je vais vous donner les coordonnées …
Il fixe une branche d’arbre qui lutte contre le vent fort. Dérisoire. Elle sera certainement emportée. Cassée. Comme lui.
Depuis quinze jours, il a cette carte de visite du Dr. Merckz, psychothérapeute – psychopathologies du travail - dans sa poche.

Il pianote sur le volant.
- … un gigot acheté, le deuxième offert… super promotion week-end de Pâques…
L’agneau sacrifié pour la bonne cause. Il faut qu’il y aille, ils ne lui feront aucun cadeau. Ils contrôlent tout. Ils savent tout, son heure d’arrivée, de départ. Sa pause-café. Même le temps qu’il passe aux toilettes et ce qu’il y fait.
Il doit être irréprochable.
Il ne touche plus jamais à l’ordinateur qu’on lui a laissé. Il s’attend tous les jours à le voir disparaître, ce serait bien dans leur logique. Mais non, il est toujours là à le narguer.
Il doit faire partie du plan. Ils pensent qu’il va craquer et l’utiliser.
Il doit être supérieur à eux. Penser avant eux. Anticiper.

Il s’extrait avec peine. C’est quand il pose le pied par terre qu’il la voit. Comment s’appelle-t-elle déjà ? Un jour, en réunion, impressionné, il l'avait comparé à Wonderwoman. 
Maintenant elle est presque à quatre pattes, heureusement Carré, Mouchin et Blondeau ont disparu du périmètre. Ça leur évitera de se déchaîner en commentaires bien gras et lourds ("La chienne est en position… dans les starting blocks … ah ah ah ah !").

Il marque un temps d’arrêt. Il se revoit hier matin, il a cru avoir oublié son portable chez lui.
La journée avait été pire que tout.
Il avait bien fallu passer le temps. La fille des feuillets n’était pas revenue le voir. L’ordinateur était sous surveillance.
Il s’était toujours demandé combien de cercles on pouvait tirer d’un feuillet A4. Il avait perforé un feuillet entier, récupérant chaque confetti du bout du doigt et les rangeant par pile de 10. Des cercles de 0,63 mm de diamètre. 76 piles et 6 unités pour être exact. C’était peu finalement par rapport à la minutie du travail. Il avait ensuite recommencé l’opération mais en perforant en format paysage, plus difficile à rationaliser et beaucoup moins productif. Puis avec une feuille A3. C’était indéniable on obtenait le meilleur ratio avec le A4 portrait.
Il avait soigneusement consigné chaque étape de son travail dans un petit cahier vert. Il ne devait perdre ni la main ni son esprit logique.

Le soir, à 17 h 08, en remontant dans sa voiture, il avait retrouvé son portable : il avait glissé entre le siège et le frein à mains. C’est peut-être ça qu’elle cherche… et qu’elle ne trouve pas. Elle a fini par s’asseoir sur le siège conducteur. Elle a posé ses mains sur le volant et vient d’y enfouir sa tête.
Il ne voit que ça. Le tressautement saccadé des épaules. Comme si elle…
Non ce n’est pas possible, pas elle !
Elle pleure. 

Wonderwoman pleure sur le volant de sa petite voiture … Ce serait donc que …  alors elle aussi … elle  aurait eu l'heur de ne plus plaire ? Il ne serait donc plus seul… 

Mais bon sang que se passe-t-il dans cette boîte de merde ?
(à suivre)


3 commentaires:

  1. Rholàlà... rholàlà... rholàlà...

    RépondreSupprimer
  2. Avec le chômage, il y a peut être plus de personnes au placard qu'on ne peut imaginer! Ce qui expliquerait la forte consommation d'anxiolitiques des français. Ce qui est certain, c'est que le chômage ne touchera pas les psychothérapeutes ��

    RépondreSupprimer
  3. Bordel de merde!! tu vas nous l'écrire ce bouquin, on attend nous !!

    RépondreSupprimer

J'aime quand vous me laissez vos commentaires...