jeudi 5 mars 2015

La mise au placard - La clé


Personne ne doit ignorer que derrière les portes de certains placards vivent des hommes et des femmes. Cette série documentaire est très librement inspirée de leur expérience. 

Episode 2

La clé

Désormais le pire moment de sa journée est celui où elle ouvre la porte du placard.
Même si plus personne ne lui fait remarquer :
- Vous êtes en retard… Une panne d’oreiller ?
Mais, elle, elle voit s’afficher son heure d’entrée au placard sur la badgeuse : 8 h 03 ou 04, ça dépend des jours.
Elle peste. Si elle dépasse l’heure, elle ne pourra pas débadger avant 16 h 15. La badgeuse ne compte pas les minutes comme tout le monde : avant l’heure c’est pour sa pomme, après l’heure c’est à la faveur du directeur des ressources du placard.
Même la badgeuse n’est plus son alliée : avant elle notait ses heures supplémentaires, maintenant elle note ses minutes d’égarement.

Une fois de plus elle est arrivée en retard. Cela fait quelque temps qu’elle ne parvient plus à être à l’heure. Après le passage à la badgeuse, il faut bien y aller.
L’issue est inéluctable : elle doit ouvrir la porte de ce putain de placard mais quoi qu’elle fasse, la clé ne fonctionne jamais comme elle devrait. L’autre jour elle a même du aller quémander l’aide du responsable clés et portes.
La garce ! Malgré ses doigts épais, il a ouvert la porte en un coup de cuillère à clé.
- Beh tu vois bien qu’elle marche ta clé…
Elle n’a pas pu s’empêcher de le reprendre
- …tu veux dire qu’elle fonctionne…
Il l’a regardée en coin. Elle n’aurait pas dû, ça lui a échappé. Il a pensé presque à voix haute
- … pauv’fille, la prochaine fois, tu t’démerderas...
Elle a essayé de se rattraper
- Merci, vraiment merci, si tu veux, je t’offre…
Mais il était déjà parti.
- … un café ?
Elle était de nouveau toute seule.

N’empêche qu’elle a été rassurée un temps et puis, voilà qu'aujourd’hui ça recommence.
Elle est là, devant la porte du placard, à s’agacer sur cette fichue serrure. Rien à faire, elle n’y arrive pas. Elle sent le mode panique qui s’enclenche et ses mains tremblent, fébriles. La clé lui glisse des doigts et, comme un fait exprès, tombe au fond de son sac. Au moment précis où, au détour du couloir, surgit le grand manager, elle est à quatre pattes par terre en train de farfouiller dans sa besace. 
Lui qui habituellement marche si vite donne l’impression d’avancer au ralenti.
Elle sent ses yeux s’attarder sur son dos.
Aucune concupiscence. Rien.  
Il la foudroie de son mépris. Un mépris glacial.

Et elle ? Que fait-elle ?
Elle récupère la clé. D’un seul coup l’introduit dans la serrure. Ouvre la porte du placard. Ferme la porte du placard.
Enfermée dans le placard, elle est à l'abri du regard.

Il est tout juste 8 h 08.
(à suivre)

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