mercredi 11 novembre 2015

Commémotion


Après de nombreuses péripéties (lire ou relire ma lettre à ma fille), ma fille, 13 ans, a fini par intégrer une brigade de jeunes sapeurs pompiers. 
Ce matin pour la première fois de sa vie, de ma vie, de notre vie, elle est donc partie défiler pour la commémoration du 11 novembre.
J'ai beaucoup de mal à décrire ce que j'ai ressenti lorsque je l'ai aperçue marchant au pas dans son petit uniforme. C'était un curieux mélange : émotion, j'ai senti les larmes me monter aux yeux, fierté, j'admire son courage et son engagement,  impuissance aussi comme si, soudainement,  elle m'échappait, peur également de ce choix qui, peut-être sans doute, la conduira à vivre des situations difficiles et violentes.

Ma fille, petit soldat du feu. Ma fille, petit soldat tout court. Je n'ai jamais été très à l'aise avec l'institution militaire, je n'aime pas les ordres, je n'aime pas les contraintes et la hiérarchie. J'aime pouvoir discuter, débattre, polémiquer. J'aime la liberté, l'égalité et j'ai l'intuition que l'armée est un carcan où sont broyées toutes les formes d'expression originales et les initiatives personnelles. Peut-être que je me trompe ? Peut-être que cette vision, très égocentrée, est faussée par mon parti-pris, que je manque d'objectivité.

Pendant qu'elle défilait, je me suis mise à l'écart. Je ne voulais pas qu'elle me voit, qu'elle puisse croiser mon regard et y découvrir cette palette de sentiments contradictoires. Je ne veux en aucun cas influer sur son choix. Je veux la laisser libre de vivre cette expérience comme elle l'entend. Préserver son libre arbitre.

Le défilé s'est arrêté au monument aux morts où on allait entendre les discours, toujours les mêmes, la liste effroyable et interminable des noms des soldats tués au combat, la Marseillaise où il est question de sang impur, d'armes, de bataillons et de sillons. C'est à ce moment que la petite fille s'est approchée, tenant un gros poupon dans ses bras. Je n'ai pas pu m'empêcher d'y voir la métaphore des années qui avaient passé. Sans doute l'image est-elle un peu facile mais je n'y suis pour rien : c'est le hasard, qu'il soit heureux ou non, qui a placé cette petite fille à la poupée sur mon chemin, à la croisée de mes questionnements incessants.

Toute la journée j'ai repensé à cette scène.

Ce soir, alors que j'écris ce billet et que je viens de me souvenir que ma fille n'a quasiment jamais joué à la poupée, je fredonne, presque sans m'en rendre compte, cette chanson de Reggiani (sur un texte de Moustaki) que mon père aimait tant :
"Votre fille a 20 ans, que le temps passe vite, Madame, hier encore elle était si petite et ses premiers tourments sont vos premières rides, Madame, et vos premiers soucis… "
Et je me dis que, l'air de rien, j'ai vécu un 11 novembre étrange et singulier.

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